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En route pour la dé-extinction (1/3) : comment, pourquoi ressusciter des espèces disparues ?

Jour après jour, le concept de « dé-extinction » sort du domaine de la spéculation science-fictionesque pour se rapprocher de la réalité. S’il est encore loin le jour où des dodos, des mammouths ou des pigeons migrateurs parcourront nos campagnes, les recherches se multiplient concernant la première phase du projet : le séquençage de l’ADN d’espèces disparues.

Ces dernières semaines, une équipe a ainsi annoncé la reconstitution du génome du moa, cet oiseau de Nouvelle-Zélande, incapable de voler et d’une taille conséquente (jusqu’à 3 mètres) qui s’est éteint au 13e siècle, sous les effets de la chasse des ancêtres des Maoris.

« Ressusciter et restaurer »


Parmi les têtes de file de ce mouvement de dé-extinction, on trouve Stewart Brand (@stewartbrand), le quasi-créateur de la cyberculture, qui a fondé une organisation non lucrative, Revive and Restore. Cette organisation cherche à utiliser les dernières découvertes des biotechnologies pour sauver différentes espèces de la disparition. Pas mal des initiatives qu’elle incube impliquent plus la sauvegarde que la dé-extinction proprement dite. Mais les deux projets les plus spectaculaires concernent la résurrection du mammouth laineux et du pigeon migrateur. C’est surtout George Church (dont nous avons fréquemment parlé dans InternetActu.net) qui travaille sur les mammouths. Le pigeon migrateur était quant à lui un oiseau extrêmement répandu dans l’Amérique du Nord jusqu’au 19e siècle et qui a disparu à l’aube du 20e.

Mais la dé-extinction pose des tas de questions, techniques bien sûr, mais aussi écologiques, éthiques et sociologiques.


Image : La feuille de route de Revive and Restore.

La chercheuse Beth Shapiro (@bonesandbugs) du laboratoire de Paléo génomique de l’université de Californie a écrit un excellent bouquin en 2015 sur les processus engagés par la dé-extinction : How to clone a mammoth, the Science of De-Extinction. Évidemment, 2015, date de parution du livre, c’est un peu ancien pour un domaine qui avance de jour en jour. Cependant, à part quelques points techniques, l’ouvrage semble à jour sur l’essentiel. Beth Shapiro nous servira donc de guide tout le long de ce dossier.

Tout d’abord, se demande Shapiro, qu’est-ce qu’une véritable « dé-extinction » ? Pour elle, la réponse n’est pas tant d’ordre génétique qu’écologique. Il n’est pas nécessaire d’avoir un « vrai mammouth » possédant exactement le génome de ces anciens animaux, ce qu’il faut, c’est qu’il occupe la niche écologique auparavant remplie par le mammouth : « la naissance d’un animal capable, grâce à l’ADN de mammouth ressuscité, de vivre dans l’environnement où un mammouth vivait et agissait (…) sera une dé-extinction réussie, même si le génome de cet animal est au final plus semblable à celui d’un éléphant qu’à celui d’un mammouth. »

Pour Beth Shapiro, ressusciter une espèce nécessite plusieurs phases. Tout d’abord, il faut bien sûr se demander sur quelle espèce travailler.

Une fois ce choix effectué, il reste plusieurs tâches à accomplir. Il faut obtenir le génome de l’espèce en question, et si celle-ci a disparu depuis longtemps, il sera nécessaire de patiemment le reconstituer ; puis ensuite, il faudra faire naître un spécimen. Enfin, même cela n’est pas suffisant : à quoi servirait un seul et unique mammouth, ou un seul pigeon migrateur ? Il faut non seulement en créer plusieurs, afin d’assurer la reproduction, mais également les réintroduire dans un environnement compatible.

Quelle espèce choisir ?


Dans l’idéal, l’espèce choisie devrait permettre une récupération la plus aisée possible de l’ADN. Ce serait parfait d’avoir à disposition de l’ADN « frais », par exemple sous la forme de tissus conservés correctement dans un labo, ou mieux encore, accès au dernier spécimen vivant. C’est par exemple le cas du bouquetin des Pyrénées qui a disparu au début des années 2000. Mais pour une espèce plus ancienne, il faudra alors reconstituer son génome, une opération bien plus compliquée. 

Une fois qu’on a obtenu le génome de l’animal, et produit une cellule embryonnaire, il faut bien sûr trouver une « mère porteuse » suffisamment compatible pour porter l’enfant. Par exemple, la rhytine de Steller, également appelée « vache de mer », était un mammifère marin arctique pouvant atteindre jusqu’à 9 mètres de long. Son plus proche parent est le dugong. Mais un bébé vache de mer risquerait de faire dès sa naissance trois à six mètres de long. Donc plus grand que sa mère…

Une autre question qui se pose est sa réintroduction dans son milieu naturel. Si l’animal a disparu assez récemment et sous l’effet de la chasse, alors il y a des chances pour que sa réintroduction se fasse sans trop de problèmes. Ce ne sera pas le cas si l’espèce est décédée à cause d’un changement de l’environnement. C’est le cas du dauphin de Chine, disparu à cause de la pollution. Le dodo, lui s’est éteint suite à l’introduction de nouvelles espèces comme les rats et les chats, qui voyaient dans ses œufs un mets de choix. S’il devait être réintroduit sur l’île Maurice, il faudrait s’assurer qu’il ne serait pas à nouveau victime de ces prédateurs, ce qui supposerait l’établissement de réserves assez strictes et se révélerait donc compliqué. En ce qui concerne le mammouth, en revanche, la réintroduction dans l’espace arctique ne devrait pas trop poser de problèmes. En fait, un scientifique russe, Sergei Zimov, a créé récemment en Sibérie un parc du pléistocène destiné à reconstituer l’environnement des grandes steppes tel qu’il était il y a plusieurs milliers d’années. Finalement selon Beth Shapiro, le mammouth serait un assez bon candidat pour la dé-extinction. Bien que son génome soit difficile à reconstituer, il bénéficierait non seulement d’un environnement assez compatible et surtout, sa parenté très proche avec l’éléphante d’Asie permettrait aux femelles de ces dernières de donner naissance assez facilement aux premiers bébés « néo-mammouths ».

Des choix guidés aussi par la culture et l’esthétique


Mais le choix de l’espèce dépend aussi de critères bien plus culturels, note Beth Shapiro.

Elle remarque ainsi, après avoir interrogé ses étudiants, que beaucoup souhaitent voir revenir des espèces disparues à la suite du comportement humain. Une façon de se « dédouaner » et de perdre un peu de sa culpabilité, mais qui peut se révéler au final égoïste et malavisée, note-t-elle. Comme on l’a vu, les espèces disparues le sont souvent à cause d’une destruction de leur environnement et pas seulement à la suite d’une extermination systématique. Il ne servirait à rien de recréer des spécimens qui seraient incapables de réintégrer un environnement leur convenant. Il y a d’autres critères, plus symboliques et esthétiques. Par exemple, pourquoi ne pas travailler sur le rat kangourou, un animal en grand danger qui joue un rôle très important dans les écosystèmes désertiques américains ? Mais, comme le dit Beth Shapiro, « la raison pour laquelle George Church et son équipe de l’Institut Wyss de Harvard ont choisi les mammouths plutôt que les rats kangourous afin de développer la technologie génétique nécessaire à la dé-extinction est que les mammouths sont des mammouths alors que les rats kangourous sont, euh, des rats.  »

Stewart Brand, ajoute-t-elle, souhaite lui la résurrection du pigeon migrateur, car il est un symbole de l’Amérique au même titre que l’aigle à tête blanche. Mais sa portée symbolique doit beaucoup aux vols de plusieurs millions d’oiseaux qui obscurcissaient le ciel américain à la fin du 19e siècle. Il ne sera pas facile de ressusciter un aussi grand nombre de spécimens… (mais il existe d’autres raisons, plus scientifiques, pour vouloir la dé-extinction du pigeon migrateur, comme on le verra plus loin)


Image : Peinture murale de John Ruthven célébrant le centième anniversaire du décès de « Martha », le dernier pigeon migrateur connu.

Quelles sont les bonnes raisons pour effectuer une dé-extinction ? On l’a vu, pour Beth shapiro, l’essentiel n’est pas d’avoir à créer un « vrai » mammouth, mais plutôt un animal ayant son comportement. En fait, il ne faut pas, nous dit-elle, avoir une vision du sujet centrée sur la notion d’espèce, mais plutôt sur celle d’environnement :

« Selon moi, c’est cette résurrection écologique, et non la résurrection des espèces, qui donne sa vraie valeur à la dé-extinction. Nous devrions penser à la dé-extinction non pas en fonction de la forme de vie que nous allons ramener, mais des interactions écologiques que nous aimerions voir restaurées ». »

Mais en attendant d’aborder cette question écologique, absolument centrale, il faut déjà passer la première étape : comment recréer le premier spécimen d’une espèce disparue ?

Rémi Sussan

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