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Le dernier message de John Perry Barlow (2/2) : un penseur de la noosphère

Malgré leur intérêt historique, il faut bien reconnaître que les mémoires de Barlow nous laissent parfois sur notre faim (voir la première partie de notre compte-rendu de son livre posthume).

Côté psychédélique ? On apprend que Barlow a fait la connaissance de Timothy Leary (autre grande icône du psychédélisme passée à la cyberculture) dès 1967, qu’il lui a même présenté les membres du Dead. Mais il ne le reverra pas avant les années 90, et Leary n’apparaît que peu dans les mémoires.

Le Dead ? Oui, il a été le parolier de Bob Weir. Mais quiconque voudrait en savoir plus sur la vie au sein du groupe, voire sur l’histoire du Haight Ashbury et des hippies en général en sera pour ses frais. Peu de choses là-dessus. La plupart du temps, Barlow était dans le Wyoming ou à New York, loin du San Francisco de ses amis. Ses relations avec John Kennedy Jr. ? Un jour, Jackie Onassis lui téléphone, sur les conseils d’amis, pour obtenir pour son fils John un stage dans un ranch… Anecdotique.

L’énigmatique John Barlow


On a parfois l’impression à la lecture que Barlow est un simple spectateur, qui a croisé beaucoup de monde, mais qui finalement a joué un rôle mineur. C’est bien évidemment faux. Actif, influent, il l’a été. Pas seulement au niveau collectif avec la création de l’EFF et sa défense des libertés numériques. Mais aussi au niveau individuel, par les vocations qu’il a suscitées. Il raconte ainsi vers la fin de son bouquin, qu’il fit une intervention dans un collège en 1996, dans une classe où se trouvait le jeune Aaron Swartz, alors âgé de 10 ans. Pour mémoire, ce jeune activiste est connu pour avoir été persécuté par la justice américaine parce qu’il avait téléchargé et diffusé des articles scientifiques sous copyright. Risquant une peine de prison de 35 ans et une amende d’un million de dollars, il a préféré mettre fin à ses jours.

Lorsqu’en 2013, Aaron Swartz fit son entrée à titre posthume dans l’Internet Hall of Fame (en même temps que Barlow) ce dernier demanda au père du jeune homme s’il lui avait parlé de cette rencontre près de 20 ans plus tôt. Le père lui répondit : « sa vie a été différente à partir de ce jour ».

Son adhésion aux Républicains est également peu détaillée. Un Républicain psychédélique, opposé à la guerre du Vietnam, au nucléaire, à la guerre du Golfe ? Certes, Barlow n’est pas le seul Républicain issu de la contre-culture. L’acteur Dennis Hopper en est un autre exemple fameux. Mais on ne trouvera pas de justification de cet engagement dans son livre. Tout juste sait-on qu’à son retour d’Inde, Barlow transportera dans ses bagages une tête de Bouddha remplie de cannabis, un test pour savoir définitivement s’il « est un hors-la-loi ou Républicain ». Une formule qui éclaire peu, mais qui montre son ambiguïté quant à sa famille politique. Sans doute peut-on expliquer sa sympathie pour le parti à l’éléphant par son individualisme forcené, et par le fait que finalement, Barlow soit resté toute sa vie un cow-boy ; ou plus exactement un éleveur, un « cow-man » un « cow-boy de la haute », comme lui ont expliqué ses parents (« John Perry, un cow-boy travaille pour un salaire. Un cow-man est quelqu’un qui possède un ranch. C’est cela que tu veux être.« ).

D’où l’importance chez lui du mythe de la frontière, que partagent tant les Deadheads que les premiers adeptes du Réseau. John Barlow, le rancher entouré de cow-boys, est né et a vécu dans un western. Une fascination de l’Ouest qu’on retrouve constamment dans les paroles du Dead (paradoxalement, davantage dans celles écrites par Robert Hunter, l’autre parolier, que chez Barlow lui-même), mais qui est aussi ultra-présente dans la déclaration d’indépendance du cyberespace. Leary, nous raconte Barlow, avait coutume de le décrire comme l’américain archétypal, le présentant ainsi à ses amis : « voilà John Barlow, c’est un Américain ».

Quel héritage ?


Reste la question de son héritage. Que reste-t-il de sa déclaration d’indépendance du cyberespace, de son slogan « l’information veut être libre » (libre prenant aussi le sens de gratuit) ?

Il est évident qu’aujourd’hui avec les atteintes à la vie privée opérée par les entreprises, le rêve d’un internet anarchiste, complètement dérégulé, a pris un sacré coup de plomb dans l’aile. Un reproche que certains n’hésitent pas à faire à Barlow, par exemple l’écrivain Jesse Jarnow, auteur d’une biographie du mouvement psychédélique, dans Wired :

« Ses idées sur l’économie politique pouvaient parfois être classiquement proches du marché libre, mais elles étaient presque toujours exprimées avec une verve barlowienne. « La nature est un système de marché libre », écrivait Barlow en 1998. « Une forêt tropicale est une économie non planifiée, tout comme un récif de corail. La différence entre une économie qui trie l’information et l’énergie sous la forme de photons et une qui convertit l’information et l’énergie en dollars est légère dans mon esprit. L’économie est l’écologie. » Peut-être, mais il est également difficile de nier que la Grande Barrière de Corail aurait pu aller mieux grâce une intervention de type New Deal.

Cependant il me paraît difficile de classifier Barlow comme simplement un « libertarien ». Je ne me souviens pas – mais il faudrait éplucher l’ensemble de ses écrits -, qu’il se soit engagé en quelque manière contre les aides sociales et les droits du travailleur, deux revendications centrales des libertariens américains. Le terme – également américain – de « libertarien civil » lui conviendrait sans doute mieux.

Sans doute la situation est-elle compliquée par le fait qu’il n’existe en anglais qu’un seul mot pour libertarian – libertarien regroupant à la fois une croyance en la valeur du marché et dans les droits fondamentaux de l’individu, là où, en France nous distinguons « libertaire » et « libertarien ». Les abonnés du Monde libertaire sont rarement capitalistes ! Ce genre d’ambiguïtés de langage est un excellent exercice de méditation pour les adeptes de l’hypothèse Sapir-Whorf.

Son opposition au système du copyright, sa défense inconditionnelle de la liberté de l’information, est l’exemple de l’expression d’une position politique qui ne peut simplement être associée au capitalisme traditionnel. Une idée qui lui vient largement de ses années en compagnie du Grateful Dead. Contrairement à la plupart des autres musiciens, le Dead a toujours autorisé l’enregistrement de ses concerts, à la condition expresse que ces bandes (puis plus tard, ces fichiers) ne soient pas commercialement vendues, mais échangées gracieusement. Au final, le Dead, qui au cours de ses 30 années de carrière, a finalement assez peu enregistré d’albums en studio, dispose en fait d’une copieuse bibliothèques de concerts disponibles aujourd’hui sur le Net, que ce soit sur YouTube ou sur sugarmegs.org (hébergé par archive.org).

Une vision métaphysique


Si la déclaration d’indépendance du cyberespace peut sembler datée aujourd’hui, elle n’en constitue pas moins une vision qui a structuré le Net pendant ses premières années. Vision à corriger, à critiquer sans doute, mais vision tout de même : qu’on le veuille ou non, toute notre façon de penser le réseau, de la Wikipedia au logiciel libre en passant par les notions plus abstraites d’intelligence collective et de « participation », doivent beaucoup à l’esprit des années 90, pas seulement à Barlow mais à l’ensemble des promoteurs de la pensée hacker, comme R.U Sirius et la rédaction de Mondo 2000, ou John Gilmore, Richard Stallman ou Eric Raymond

Y a-t-il d’autres visions prêtes à prendre la succession ? D’autant plus que le besoin légitime de régulation de la Toile qui s’est fait jour ces dernières années n’a pas tardé à servir de prétexte à une nouvelle mainmise des États sur la libre expression du réseau, ainsi qu’on a pu le constater ces tout derniers jours, avec une loi sur les fake news, qui, tout en partant d’un bon sentiment, met en danger la liberté de la presse, ou, plus dangereux encore, les nouvelles lois sur le copyright actuellement discutées par la communauté européenne.

Et j’insiste sur le terme « vision » : le cyberespace libre, dans l’esprit d’un Barlow, appartient moins à la sphère de l’homo economicus (un concept que Gregory Bateson qualifiait de « la plus ennuyeuse des inventions »), qu’à celle de la métaphysique.

« Il existe très peu de choses dans ma vie qui n’ait pas été une forme d’exploration spirituelle », explique Barlow dans ses mémoires. Si Barlow se passionne pour l’internet, c’est bel et bien, parce que dès qu’il le découvre, il en entrevoit les possibilités philosophiques : « Ce qui était plus intéressant pour moi, c’était Internet lui-même. Immédiatement, il devint clair pour moi que c’était le système nerveux de la noosphère – une sphère hypothétique dominée par la conscience, l’esprit et les relations interpersonnelles – à laquelle je pensais depuis que j’en avais rencontré la notion dans les œuvres du père Pierre Teilhard de Chardin pendant mon passage à l’université » (Barlow a un diplôme de religions comparées).

Barlow n’est pas le seul a faire le lien entre la noosphère de de Chardin et le Net : c’était presque un lieu commun dans les milieux cyber des années 90 (il existe un essai d’Eric Raymond, le père de l’open source qui s’intitule « s’établir dans la noosphère« ), mais je ne serai pas surpris que Barlow ait été le premier à établir cette comparaison).

Bien que Barlow n’ait jamais eu d’intérêt pour le transhumanisme (si l’on en croit ses mémoires, il aurait été celui qui a fini par convaincre Timothy Leary de renoncer à se faire cryogéniser ; même si, à mon avis, le fait que Leary se soit fait virer par sa compagnie de cryonique a aussi joué fortement !), on trouve chez lui cette idée de l’uploading, cette croyance à la possibilité du téléchargement de l’esprit dans un ordinateur. Mais cet uploading, pour lui, ne s’effectue pas au niveau individuel : c’est une transformation collective ! C’est toute l’humanité qui se « télécharge » !

Au final, la meilleure définition de Barlow a peut être été donnée il y a plus de deux décennies par l’écrivain Bruce Sterling, dans The Hacker Crackdown :

« Barlow se décrit lui-même comme un «techno-cinglé». Un terme vague comme «activiste social» ne serait peut-être pas incorrect non plus. Mais on pourrait mieux décrire Barlow comme un «poète» – si l’on garde à l’esprit la définition archaïque de Percy Shelley, des poètes en tant que «législateurs méconnus du monde». »

Rémi Sussan

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mercredi 21 novembre 2018

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